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Patrick Jane, héros « non prédateur » ? Quand l'université réécrit « The Mentalist » à sa convenance

  • Photo du rédacteur: La Rédaction LFC
    La Rédaction LFC
  • 13 juin
  • 5 min de lecture

Une analyse universitaire récente présente Patrick Jane, le héros de la série The Mentalist, comme le modèle d'une « masculinité non prédatrice » qui fissurerait, à elle seule, le vieux régime de domination du désir masculin. La thèse est élégante, le vocabulaire impeccable. Mais à y regarder de près, elle dit surtout ce qu'elle a envie de voir. Décryptage d'une démonstration qui prend ses désirs théoriques pour la réalité d'un scénario.

La thèse, en deux phrases

L'idée est la suivante : la fiction télé a beaucoup renouvelé ses héroïnes — les femmes de pouvoir s'y multiplient — mais elle aurait oublié de transformer ses hommes, restés des prédateurs qui dominent « par le désir ». Sauf un : Patrick Jane, charismatique et séduisant, mais qui ne convertirait jamais sa puissance en emprise sur les femmes. Il serait ainsi le laboratoire rare d'une virilité compatible avec un « horizon féministe abouti ».

Joliment troussé. Sauf que la démonstration repose sur une série de raccourcis qu'il faut regarder en face.

Premier problème : le héros choisi est un manipulateur professionnel

Voilà le paradoxe que l'analyse contourne soigneusement. Patrick Jane n'est pas un doux rêveur qui « laisse exister » les autres. C'est, dans le scénario même, un ancien faux médium, un escroc reconverti, dont le talent central consiste à lire les gens pour mieux les manipuler. Hypnose, lecture à froid, mensonges tactiques : il passe sept saisons à tromper suspects, collègues et supérieurs pour parvenir à ses fins.

La critique télé l'a noté depuis longtemps : son caractère est ouvertement rapproché de celui de Gregory House — manipulateur, cassant, irritant. Les deux personnages partagent le même ADN d'observateur cynique qui se sert de sa lucidité comme d'une arme. Présenter cet homme comme l'incarnation d'un rapport à l'autre « sans captation ni hiérarchisation » relève de l'acrobatie. Jane capte en permanence. C'est même tout son métier. L'analyse a simplement décidé que la manipulation cognitive ne comptait pas comme domination, du moment qu'elle n'est pas sexuelle. C'est un choix — pas une démonstration.

Deuxième problème : on déplace les poteaux du but

Le tour de passe-passe théorique est habile. On commence par affirmer que la masculinité dominante s'exerce « par le désir et la prédation ». Puis, comme Jane domine manifestement — l'analyse le concède, c'est « le moteur de la série » — on précise in extremis que sa domination à lui ne compte pas, parce qu'elle passe par l'intelligence et non par les corps.

Autrement dit : toute forme de pouvoir masculin est suspecte… sauf celle du personnage qu'on a décidé d'aimer. La définition de la « prédation » se rétrécit pile à la taille du héros qu'on veut sauver. C'est ce qu'on appelle, en bonne logique, une hypothèse non falsifiable : quoi que fasse Jane, on trouvera une raison de dire que ça ne relève pas de la domination problématique.

Troisième problème : et le reste de la série ?

L'analyse se concentre sur la relation Jane-Lisbon pour conclure à une héroïne « non sexualisée, sujet autonome ». Soit. Mais elle oublie commodément que The Mentalist est un cop show CBS de 2008, taillé pour le grand public, avec ses codes de l'époque : Grace Van Pelt présentée d'emblée comme « la belle débutante », l'intrigue sentimentale Rigsby-Van Pelt qui tourne au marivaudage de bureau classique, et une mécanique de couple Jane-Lisbon dont toute la série joue la tension romantique pendant sept ans avant le mariage final.

Difficile de faire de cette série un manifeste avant-gardiste sur le genre. C'est un divertissement policier efficace et grand public, pas un objet militant. Lui prêter une intention subversive, c'est confondre une lecture personnelle avec le projet de l'œuvre.

Quatrième problème : le coup du prénom

Le sommet de la démonstration mérite d'être cité : le patronyme « Jane », « traditionnellement associé au féminin dans l'espace anglophone », introduirait « un déplacement discret des assignations de genre ». On tient là le procédé typique de la sur-interprétation. Jane est ici un nom de famille, parfaitement courant et masculin dans l'usage anglo-saxon (de l'acteur Thomas Jane au personnage de Tarzan). Y lire un signal féministe caché, c'est exactement le genre de raisonnement qui décrédibilise les études culturelles aux yeux du grand public : prendre une coïncidence pour une intention.

Ce que l'analyse a tout de même de juste

Soyons honnêtes, car le sujet mérite mieux qu'une démolition. L'intuition de départ n'est pas absurde : oui, la fiction populaire propose effectivement peu de modèles masculins désirables qui ne soient pas bâtis sur la conquête ou la violence. Oui, c'est une question intéressante. Et Patrick Jane est bien un héros qui séduit sans jouer les tombeurs, ce qui le distingue d'un Don Draper. Sur ce point précis, l'observation tient.

Le problème n'est pas la question posée. C'est la réponse martelée avec une assurance théorique sans commune mesure avec son objet — un personnage de série policière hebdomadaire transformé en « opérateur critique » d'un « horizon féministe abouti ». On a sorti le canon conceptuel (Butler, Goffman, le théorème de Thomas, Merton) pour analyser un whodunit du dimanche soir. L'outillage est impressionnant ; la cible, modeste.

L'œil du Flash

Voilà le fond de l'affaire. On peut faire dire à une œuvre populaire à peu près tout ce qu'on veut, à condition de choisir ses scènes et d'ignorer les autres. C'est le sport favori d'une certaine universalité des études culturelles : partir d'une grille théorique séduisante, puis chercher dans la fiction les morceaux qui la confirment — en oubliant soigneusement ceux qui la contredisent.

Patrick Jane « modèle de masculinité féministe » ? Le même personnage est un escroc qui manipule son entourage pendant cent cinquante épisodes et passe la série à traquer un tueur en série dans une quête de vengeance très classiquement virile. On peut le trouver attachant — beaucoup de spectateurs l'ont trouvé. Mais en faire le héraut d'un nouveau régime du désir, c'est plaquer une thèse de colloque sur un produit de divertissement qui ne demandait rien à personne.

Le vrai sujet, lui, reste entier et autrement plus sérieux : pourquoi la fiction grand public peine-t-elle à inventer des hommes désirables qui ne dominent pas ? Bonne question. Elle méritait mieux qu'un personnage choisi parce qu'il arrangeait la démonstration.

The Mentalist, créée par Bruno Heller, a été diffusée sur CBS du 23 septembre 2008 au 18 février 2015 (151 épisodes, 7 saisons), avec Simon Baker dans le rôle de Patrick Jane et Robin Tunney dans celui de Teresa Lisbon. En France, elle a été diffusée à partir de 2009.

Sources

  • Wikipédia (FR/EN), fiches Mentalist, Simon Baker, Saison 1 de Mentalist.

  • Le Magazine des Séries, dossier « Mentalist avec Simon Baker ».

  • AlloCiné, filmographie de Simon Baker.

  • Article analysé : « Comment la série The Mentalist a transformé nos représentations de la masculinité » (tribune universitaire, 23 mai 2026).

    Un acteur souriant en veste vert kaki et lunettes noires, posant devant le mur d'un festival de cinéma
    Simon Baker, interprète de Patrick Jane, au Festival de Berlin. © BestImage

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