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Pourquoi nous suivons le troupeau : petite histoire de la servitude volontaire

  • Photo du rédacteur: La Rédaction LFC
    La Rédaction LFC
  • 13 juin
  • 5 min de lecture

Pourquoi tant de gens préfèrent-ils se ranger derrière l'avis dominant, obéir à l'autorité ou répéter la parole officielle, plutôt que de penser par eux-mêmes ? L'« esprit moutonnier » que l'on déplore si volontiers n'est pas une lâcheté individuelle isolée : c'est un mécanisme profond, étudié depuis des siècles par les philosophes et, plus récemment, mesuré en laboratoire par les psychologues. Petit voyage dans les ressorts du conformisme — et dans ce qu'il nous apprend sur notre propre liberté.

La Boétie : l'énigme posée il y a près de cinq siècles

Tout commence par une question vertigineuse, formulée vers 1548 par un jeune homme d'à peine vingt ans, Étienne de La Boétie, dans son Discours de la servitude volontaire. Son étonnement est resté célèbre : comment un seul tyran peut-il dominer des millions d'individus qui pourraient, d'un seul refus collectif, le renverser sans même combattre ? Le tyran n'a, après tout, que les deux yeux, les deux mains et le seul corps que possède le dernier de ses sujets.

La réponse de La Boétie est dérangeante : ce n'est pas la force du puissant qui asservit, c'est le consentement des dominés. Les peuples, dit-il en substance, ne sont pas opprimés malgré eux — ils se soumettent d'eux-mêmes, par habitude, par peur, par confort. Cesser de servir suffirait à être libre ; encore faudrait-il le vouloir ensemble. Cette intuition — la domination repose sur l'adhésion de ceux qui la subissent — traverse toute la pensée politique moderne.

Asch : quand le groupe nous fait douter de nos propres yeux

Quatre siècles plus tard, un psychologue américain, Solomon Asch, transforme l'intuition philosophique en expérience mesurable. Dans les années 1950, il réunit des groupes où un seul vrai participant est entouré de complices. La tâche est d'une simplicité enfantine : dire laquelle de trois lignes a la même longueur qu'une ligne de référence. La réponse est évidente.

Sauf que les complices donnent, à l'unisson, une réponse manifestement fausse. Et là, le vrai sujet vacille. Une proportion significative de participants finit par se rallier à l'erreur du groupe — contre l'évidence de leur propre regard. Non parce qu'ils ne voient pas la bonne réponse, mais parce que contredire tout le monde est inconfortable au point de préférer le doute au conflit.

La leçon d'Asch est glaçante de banalité : la pression du groupe ne nous force pas seulement à nous taire, elle peut nous faire douter de ce que nous percevons. Le conformisme n'est pas qu'une attitude sociale ; il déforme parfois jusqu'à notre jugement intime.

Milgram : l'obéissance jusqu'à l'absurde

L'expérience la plus célèbre — et la plus discutée — est celle de Stanley Milgram, lancée en 1961, au moment même où s'ouvre à Jérusalem le procès d'Adolf Eichmann, haut fonctionnaire de la logistique nazie. La question de Milgram est directe : des gens ordinaires, sans haine particulière, peuvent-ils devenir les rouages d'une entreprise destructrice simplement en obéissant ?

Le dispositif est connu. On demande à un participant d'infliger des décharges électriques croissantes à un autre (en réalité un comédien qui simule la douleur) sous l'autorité d'un expérimentateur en blouse. Le résultat a marqué les esprits : dans la version de référence, environ deux participants sur trois sont allés jusqu'au bout, jusqu'à la décharge théoriquement la plus dangereuse, simplement parce qu'une figure d'autorité le leur demandait.

Milgram y voit le ressort de ce qu'il appelle l'« état agentique » : en se percevant comme un simple exécutant au service d'une autorité légitime, l'individu se décharge de sa responsabilité morale. Le conducteur du train, le gardien, le fonctionnaire : chacun n'est qu'un maillon, et aucun ne se sent coupable de la chaîne entière.

Une mise en garde nécessaire : ne pas tout prendre pour argent comptant

Ici, l'honnêteté intellectuelle impose une nuance — et elle est essentielle, car c'est précisément ce que le conformisme nous pousse à oublier : le doute. Ces expériences sont souvent brandies comme des preuves absolues. Elles ne le sont pas tout à fait.

Le fameux taux de « 65 % » est en réalité celui d'une variante parmi beaucoup d'autres ; selon les conditions, l'obéissance variait de la quasi-totalité à presque rien. Surtout, des travaux ultérieurs, notamment ceux de l'historienne Gina Perry, ont montré que Milgram avait soigné sa mise en scène, écarté des résultats gênants et arrondi son récit. Quant à Asch, ses chiffres sont parfois exagérés dans la vulgate : une majorité de réponses, même sous pression, restaient correctes.

Autrement dit : ces études révèlent une tendance réelle au conformisme et à l'obéissance, mais elles ne prouvent pas que nous serions tous, mécaniquement, des moutons sans volonté. La vérité est plus nuancée — et c'est une bonne nouvelle. Reprendre ces expériences sans esprit critique, c'est paradoxalement reproduire le travers qu'elles dénoncent.

Pourquoi obéit-on ? Les ressorts du suivisme

Au croisement de ces travaux, quelques mécanismes reviennent et éclairent notre « esprit moutonnier » quotidien.

D'abord, la peur du conflit et de l'exclusion. L'homme est un animal social : se démarquer du groupe a longtemps signifié, dans notre histoire évolutive, un danger vital. Le réflexe de se fondre dans la masse est inscrit profondément.

Ensuite, l'économie d'énergie mentale. Penser par soi-même coûte cher. Suivre l'avis dominant ou la consigne officielle, c'est s'épargner l'effort d'évaluer, de douter, de trancher. Le conformisme est souvent une paresse cognitive confortable.

La déresponsabilisation, ensuite : tant qu'une autorité décide à notre place, nous nous sentons déchargés des conséquences. « Je ne faisais que suivre les règles » est la phrase la plus rassurante du monde — et la plus dangereuse.

Enfin, la peur du changement elle-même. L'inconnu inquiète davantage qu'un présent insatisfaisant mais familier. On préfère souvent le confort d'une situation subie à l'incertitude d'une rupture, fût-elle libératrice. C'est exactement le ressort que décrivait La Boétie : on s'habitue à servir comme on s'habitue à tout.

Ce que le conformisme a aussi de protecteur

Soyons justes, car la caricature serait facile. Le conformisme n'est pas un pur vice. Une société tient parce que la plupart de ses membres respectent, sans y penser, des règles communes : le code de la route, la file d'attente, les conventions de politesse. Faire confiance à l'expertise — au médecin, à l'ingénieur, au scientifique — n'est pas de la servitude, c'est une division rationnelle du travail intellectuel : personne ne peut tout vérifier par soi-même.

Le problème n'est donc pas de suivre, mais de suivre aveuglément. La frontière passe entre la confiance éclairée, qui sait demander des comptes et changer d'avis devant les faits, et la soumission passive, qui abandonne tout jugement. Le conformisme devient toxique quand il interdit la question, quand il transforme le doute en trahison, quand obéir dispense de penser.

Garder son quant-à-soi

Que retenir de cinq siècles de réflexion sur la servitude volontaire ? Que la liberté n'est pas un état acquis, mais un exercice. Penser par soi-même n'est pas un don de naissance : c'est un effort permanent, qui suppose d'accepter l'inconfort de se démarquer, la fatigue de douter et le risque de se tromper seul plutôt que de se rassurer en groupe.

La Boétie ne demandait pas de se révolter ; il demandait simplement de cesser de consentir machinalement. C'est peut-être là la forme la plus modeste et la plus exigeante de la liberté : non pas tout contester par principe — ce qui est une autre forme de conformisme, celui de la défiance systématique — mais garder, en toute chose, la capacité de se poser la question. Et de répondre avec sa propre tête.

Pour aller plus loin

  • Étienne de La Boétie, Discours de la servitude volontaire (vers 1548).

  • Stanley Milgram, Soumission à l'autorité (1974), article original publié dans Human Relations (1965).

  • Solomon Asch, expériences sur le conformisme (années 1950).

  • Gina Perry, Behind the Shock Machine (2012), enquête critique sur l'expérience de Milgram.

  • Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal (1963).

    Peinture classique d'une orgie romaine antique parmi de hautes colonnes, foule alanguie au pied de statues
    « Les Romains de la décadence » de Thomas Couture (1847). Distraire et amollir : une vieille recette pour maintenir un peuple dans la servitude. © Domaine public / musée d'Orsay

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